Article d’Interférences: « Typhon sur les « radios libres »


Nées avec le printemps de 1977, les radios libres se sont développées sans guère rencontrer d’autre opposition qu’un brouillage persistant de la TDF. A la veille des législatives, l’Etat laisse faire car la situation reste imprévisible. Si TDF ne veillait pas, avec jalousie et une ténacité effarante, à ce que les radios libres soient le moins entendues possible, il n’y aurait pas de quoi se plaindre.

Certes un climat d’insécurité est entretenu autour des principales stations; plusieurs inculpations sont lancées contre Radio Verte mais la procédure s’enlise. En juillet 1977, les Giscardiens de Radio Fil Bleu se voient eux aussi inculpés. A la rentrée, 11 responsables d’Abbesse Echo sont emmenés au poste pour vérification d’identité sans saisie de matériel.

Peu de raisons de s’inquiéter et pourtant beaucoup de radios hésitent à sortir de la clandestinité et leur inquiétude reste grande tant ils sont conscients de s’attaquer à l’un des bastions de l’appareil d’Etat. En province, camionnettes de détection de TDF et voitures de gendarmerie entretiennent la tension par leurs ballets plus ou moins réguliers. Dans l’ouest, une voiture de brouillage de TDF fait 40 000 km en trois mois. En Allemagne, Radio Verte Fessenheim se fait confisquer un émetteur par la police allemande qui inculpe les deux personnes sur place. Déjà sur cette même frontière un hélicoptère de police leur avait donné des sueurs chaudes.

Dans le Nord, Radio Eulenspiegel sera la première radio française à se faire confisquer son émetteur. Après les élections chacun attend une répression rapide qui tarde cependant. A Paris, l’activité policière se réduit à une surveillance suivie qui utilise toutes les techniques classiques, filatures, écoutes téléphoniques (fructueuses), planques (avec camionnettes banalisées et même un camion de déménagement). P.C.R et Renseignements Généraux (section extrêmement-gauche) se partagent le travail. Ils ont particulièrement dans le colimateur Radio 93 qui regroupe quelques éléments d’extrême gauche sur un secteur de la région parisienne où les raisons de se révolter ne manquent pas. Cette radio bien que généralement brouillée, va-t-elle être l’étincelle qui va mettre le feu à la Plaine (Saint-Denis)? Toujours est-il qu’ils ne respectent pas les formes et émettent en public, donnant leur adresse dans la presse. Le 28 avril à 20h15, une vingtaine de policiers déboulent dans les locaux au-dessus de la librairie « Les dégling’s » et arrachent toutes les prises sur leur passage.

Un des animateurs de la station qui écoute le programme chez lui entend « Qui est le responsable ici ? » et un choeur répondant « Il n’y a pas de responsable. » avant de percevoir le bruit caractéristique d’un micro qu’on arrache. 9 personnes sont emmenées au poste tandis que les policiers saisissent l’émetteur qu’ils auscultent en connaisseurs: « Tiens, c’est la filière italienne « . Tout l’équipement basse fréquence, magnéto, platines, ampli, etc, est saisi. En tout, plus de 15 000 F de matériel est saisi par les inspecteurs tatillons. Immédiatement la solidarité s’organise autour de Radio 93. Imprudence qui leur sera fatale, puisque la police, prévenue du fait, intervient une seconde fois, embarque le matériel et conduit tout le monde au poste. Comble de l’ironie, l’émissions avait en grande partie été faite parce que la télévision norvégienne voulait filmer une radio libre. L’équipe de tournage alla au poste comme les autres avant qu’un ordre n’arrive: « Relâchez les Norvégiens¨.

Le soir même, l’émission a quand même eu lieu en présence de représentants de toutes les radios libres et de nombreux intellectuels. Le 4 mai, la DST convoque Yvonne Huriez, responsable de la librairie d’où émettait Radio 93; elle est interrogée, sa carte d’identité est confisquée. Le 8 mai, une nouvelle tombe sur les téléscripteurs. Le non lieu de Radio Fil Bleu est confirmé par la cour d’appel de Montpellier. Immédiatement une vague d’optimisme déferle.

Antoine Lefébure, magazine « Interférences » No9, 1978

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