Demain, des radios-pirates…


Paris – Le parti socialiste demande au gouvernement l’autorisation de diffuser ses propres émissions en modulation de fréquence. Washington – Le procès antitrust dirigé contre le fabricant d’ordinateur I.B.M (80% du marché mondial) vient de s’ouvrir, tandis qu’en Europe Honeywell absorbe la C.I.I, dix ans après les machines Bull.

Deux événements lointains en apparence mais qui passionnent également un jeune homme de 25 ans, Antoine Lefébure. cet étudiant bricoleur a fait une maîtrise sur l’histoire de la radio aux U.S.A et prépare sa thèse de doctorat sur la radio en France depuis la guerre. On dit aussi que dans ce domaine, il est l’inventeur de quelques gadgets plus ou moins subversifs. C’est dire qu’il sait de quoi il parle au fond de ce café gris. « Séveno et les socialistes sont tombés dans le panneau technologique. Ils ont acheté un émetteur de 20 millions à Telefunken alors qu’ils pouvaient en faire un excellent pour dix fois moins cher. Les émetteurs FM (modulation de fréquence), on peut les avoir à partir de 400 000 balles et un studio d’enregistrement tout à fait correct ne devrait pas revenir à plus de 4 briques (AF).

Seulement voilà, tout le monde passe par les marchands d’électronique professionnels au lieu de pratiquer la récupération et le bricolage. Quant au procès contre I.B.M, c’est la grande mystique antitrust, un des pans du rêve américain. Ce qui est plus sérieux, c’est que dans dix ans, il n’y aura plus que deux firmes d’informatique au monde, I.B.M et Honeywell ou Unidata. En bradant, Giscard a été lucide c’est tout ». Il y a six mois, Antoine Lefébure a fondé « Interférences », revue pour une critique des appareils d’information et de communication, et ce pavé dans la mare aux médias en est aujourd’hui à son deuxième numéro. Au sommaire une histoire des radios pirates, une enquête sur les fichiers électroniques, le sabotage des ordinateurs et du téléphone, la grande menace informatique. Le numéro 1 s’était penché sur le phénomène des radios locales, les possibilités d’écouter la police, liquidation de l’O.R.T.F. et la préparation d’une capagne publicitaire.

Feuille pour spécialistes, brûlot gauchiste, « Actuel » cybernétique? Lefébure et ses collaborateurs voudraient qu’ « Interférences » ce soit tout cela à la fois, et encore quelque chose en plus, un pont jeté entre la pratique qui ne se pense pas et la théorie qui est coupée du réel. « Il faut démythifier la technologie, briser les spécialisés, faire la liaison entre le bricoleur et l’intellectuel.

FAIRE ECLATER LA RADIO

A l’actuelle organisation de la radio centralisée, « Interférences » propose de substituer un nouveau mode de fonctionnement des ondes, où le discours marginal ne serait pas bloqué, où des échanges s’effectueraient en retour. Une seule solution l’éclatement, la parcellisation de la diffusion en des milliers d’émetteurs locaux s’adressant à un public déterminé.

« A force de vouloir toucher tout le monde, R.T.L. ou « France-Soir » n’atteignent plus personne. Il faut réinventer un esprit « Radio-Londres » et en finir avec les touches préréglées. Le nombre des auditeurs importe peu, ce qui compte c’est l’accès à une parole nouvelle ».

Cela c’est « Radio-Campus » à Lille, c’est « Radio Jackie » dans ma banlieue de Londres, c’est « K.P.F.A » en Californie, une station « libérée » ou Lefébure a travaillé pendant quelques mois. Pour monter de telles entreprises il ne faut ps beaucoup d’argent, c’est tomber dans le fameux panneau technologique, mais de l’ingénuosité à revendre surtout pour éviter les « tracas » de la police des ondes. Pour émettre il faut une autorisation une licence qui ne laisse que la possibilité d’échanger quelques potins techniques avec un correspondant de Niamey ou de Göteborg. la radiodiffusion est, elle, strictement interdite depuis le territoire français où le gouvernement exerce un monopole aujourd’hui contesté par les socialistes.

A « Interférences », on n’est pas contre le monopole.

« La fin du monopole c’est l’invasion des fréquences locales par de petites radios financées par les journaux de province, l’U.D.R., et les industriels. Dans cette situation il sera peut-être encore plus difficile que maintenant de faire germer les ferments d’une radio libérée de la publicité et de la technologie ».

En cette fin de siècle où l’on e prosterne devant la machine comme en des craintes millénaristes, « Interférences » fait résonner un nouveau son de cloche et dit non à la religion nouvelle des média usés.

Dominique Bauby, extrait du « Quotidien de Paris » p.9, 30 mai 1975

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